Nous l'avons évoqué dans le premier article consacré au monument Pergaud, c'est M. Charles Léger qui avait pris contact avec Antoine Bourdelle pour sa conception. Et dans un courrier qu'il adressa alors à ce commanditaire, le sculpteur Bourdelle écrivit : 

"En plusieurs séances de jour, sur ma table de salle à manger, en plusieurs longues séances de nuit, j'ai taillé dans le tuf souple, dans une sorte de limon blanc découvert dans l'angle d'un champ, dans un fossé au tournant d'un chemin de la Roche-Posay. J'ai taillé notre monument, et cette matière est Pergaud. Il naît du sol l'admirable ami de Goupil, que je relisais ce matin dans un frisson au sommet de la peau. Quel écrivain!- Ce petit modèle fera un bronze d'art ardent et maîtrisé. Vive Pergaud! Besançon, votre belle volonté, et j'ai tenu ma promesse de me hâter..".

Monsieur O. Chevalier rapporte, dans les années 50, ces propos, dans un article intitulé "La dernière oeuvre de Bourdelle".

Ce même auteur n'a pas manqué de noter par ailleurs, lors de l'inauguration du monument le 19 juin 1932, la décrivant comme un témoin qu'il semble avoir été : "La conception de Bourdelle a- nous devons le reconnaître- un peu déçu le public. On ne se représentait pas Pergaud en "poilu" agonisant, mais en paysan plein de vie et de santé, ivre de grand air, ami passionné de la nature et des animaux."

pergaud bourdelle 4

Donc, lorsque la fonctionnaire municipale répond au maire Henri Bugnet (lui même interrogé par le Préfet, suite à l'article paru dans le journal "Le Franciste", rappelons le), elle semble reprendre l'opinion qui prévaut alors concernant ce monument. Par contre lorqu'elle rapporte qu'il a été réalisé, après la mort de Bourdelle, "...d'après une toute petite maquette en terre cuite très mal interprétée..." cela ne semble pas correspondre en tous points à la réalité. Il est vrai qu'elle ne fait que rapporter, sans beaucoup de précautions, ce que lui aurait dit le conservateur. Le fondeur E. Rudier, ami de Bourdelle aurait pu, s'il en avait eu connaissance, apprécier ce jugement sur son travail! Par ailleurs, l'opinion rapportée de la veuve d'A. Bourdelle, semble être démentie par la suite. Mais passons, car il y a plus sérieux...

Le monument serait d'inspiration maçonnique : en cause les triangles qui semblent ponctuer la liste des oeuvres de Pergaud et le sceau de Salomon que l'on y retrouve.

pergaud signes maçonniques

C'est là qu'entre en scène, si l'on en juge par la correspondance échangée alors, la fille d'Antoine Bourdelle (conservée aux archives municipales de Besançon).  Rhodia Bourdelle indique clairement qu'elle agit également au nom de sa mère (souvenez-vous des  propos rapportés, dans le précédent article, qui exprimeraient son accord pour que le bronze soit fondu et remplacé par un monument en pierre...).

Rhodia Bourdelle aurait été alertée par Charles Léger des menaces qui pèsent sur ce monument enlevé fin 1941, avec les autres, sur ordre de l'administration française. Elle habite alors avec sa mère, 6 avenue du Maine, proche de la gare Montparnasse actuelle, maison devenue depuis le Musée Bourdelle, ouvert au public avec sa galerie, sa maison, son atelier  et ses dépendances. La mairie de Besançon avait alors pris contact avec la veuve d'Antoine Bourdelle.

Et nous pouvons retrouver, aux archives municipales l'échange de courrier qui semble s'étaler de 1943 à 1946, d'abord avec le maire de Besançon sous l'occupation,  l'avocat Henri Bugnet.

Ces différents courriers révèlent des éléments essentiels. Tout d'abord Rhodia parle en son nom mais aussi au nom de sa mère. Quel crédit donc apporter aux propos de la fonctionnaire municipale concernant la veuve d'A. Bourdelle?

pergaud sceau salomon

Ensuite Rhodia affirme que son père et l'écrivain Pergaud (selon C. Léger) n'ont jamais été franc-maçons. Et elle explique, schéma à l'appui, la confusion concernant la signature du sculpteur avec le symbole maçonnique :

"...on aurait trouvé sur le monument "des signes maçonniques". Le monogramme de mon père est le seul signe qui puisse se trouver sur ses monuments. C'est donc de lui qu'il s'agit. mon père composa ce monogramme lorsqu'il dut signer en abrégé une petite médaille (après la guerre de 14/18). Depuis, trouvant cette composition si décorative, il l'ajouta à toutes ses nouvelles oeuvres. Il plaça le de Bourdelle sur le d'Antoine, puis trouvant cela plus ordonné et sculptural, il enleva tout ce qui dépassait. Cela ressemble sans doute a des signes maçonniques.

J'ai grande envie de me composer un monogramme ressemblant à des signes chinois, peut-être me prendrait-on pour une petite chinoise, ce serait mignon tout plein."*

pergaud rhodia bourdelle explications signature 2

Il faudra attendre sa dernière démarche qu'elle évoque dans un courrier au maire de Besançon le 8 mars 1944, démarche couronnée de succès puisqu'elle est suivie, le 11 avril 1944, d'une lettre officielle du ministre de l'éducation Abel Bonnard indiquant que le monument est épargné!

Il sera enfin replacé au parc Micaud début avril 1946 et il sera officiellement réinauguré le dimanche 26 mai 1946 ( selon O. Chevalier)!

pergaud photo réinauguration monument pergaud

Sources : archives municipales ville de Besançon, Roger Chipaux membre du groupe Histoire, Patrimoine, Mémoire de Vivre aux Chaprais.