M. Jules Devernay a été condamné à deux ans de forteresse, pour refus d'obéissance à l'ennemi,. Il est enfermé au fort de Prittwitz, en Pologne.

Enfin, on décrète que j’ai une bonne conduite ??? C’est comme ça ! Et je sors de mon cloître pour me mélanger aux autres prisonniers ; là, il n’y a rien, à faire, il faut travailler si l’on veut être nourri et j’ai faim. J’abandonne à nouveau la Convention des Petits Suisses, et vais en commando de travail, je tombe assez mal, je suis affecté sur un chantier où il n’y arque de la paille et du foin, et aussi, heureusement, des silos de pommes de terre. J’avais encore une bonne culotte de golf de l’Armée françaises, car pour la guerre 29-40 nous portions en France des culottes de golf kaki, sans doute pour nous apprendre à envoyer les balles (de golf) très loin sur l’ennemi.

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culotte de golf militaires

J’étais heureux de cette culotte, car, chaque jour, je remplissais de patates, et dans la chambrée nous en profitions tous. D’autres travaillaient dans un abattoir et ramenaient de la même façon de la viande ; ceux qui travaillaient dans la ferraille fournissaient la tôle, les maçons s’étaient spécialisés dans la brique. Nous nous organisions petit à petit et nous avions ainsi pu construire des cuisinières pour faire cuire toute cette nourriture d’appoint.

Un jour notre « fournisseur » de viande fut changé » de coin ; il fallait retrouver un nouveau Fillon : je ne tardai pas à le retrouver l'intermédiaire d'un polonais.                                                                                                                                                                                                                          

Chaque semaine il me fournissait un chat, parfois beau, parfois maigres, mais toujours en contrepartie de 50 cigarettes du même format. Quel civet !  Vous pouvez essayer amis attention à la S.P.A. ? Je ne sais combien nous en avons mangé.

…Mais sans aucun doute quelques familles !

Là aussi, je repris un peu de couture, pour confectionner des costumes d’hommes et de femmes pour notre théâtre, mais il fallait beaucoup plus de costumes d’hommes, car ils disparaissaient aussi ; toutes les patates n’étaient pas mangées, car nous avions aussi notre gravure patates qui fabriquait de superbes cachets portant toujours, et naturellement le corbeau et l’araignée, pattes tous azimuts : c’était indispensable sur les vrais ou faux papiers.

A l’approche de l’hiver, il fallait aussi prévoir un peu plus de chauffage, car nous étions rationnés. Il fallait donc des convoyeurs de charbon ; ceux-là, je vous assure, rentraient au bercail, les fesses sales et c’est le cas de le dire, ils pouvaient aller se faire laver le derrière, mais il fallait stocker. Nous avons donc commencé à démonter le plancher de la piaule et emmagasiné comme le faisait dans le temps la Fourmi de La Fontaine. D’un côté les patates, de l’autre le charbon, et un jour tout cela devint impossible : les patates avaient rejoint le charbon et une souris n’aurait pu trouver la place pour se loger sous le plancher.

Le dimanche nous avions rassemblement spécial dans la cour de la forteresse, pour refaire les comptes des prisonniers de façon plus sérieuses que les jours non fériés ; c’était interminable, car au lieu de nous mettre en colonnes bien régulières, il y en avait qui s’amusaient à se mettre en quinconce et les pauvres types n’arrivaient pas à trouver leur compte : une fois il en manquait, une fois il y en avait de trop ! Le plus grave c’était lorsqu’ils se mettaient à plusieurs pour compter : c’était alors la catastrophe. Mais c’était aussi la catastrophe pour ceux qui avaient eu le malheur de préparer leur tambouille pour midi ; nous avons été pris, une ou deux fois, mais après nous avons pris nos précautions pour ne plus laisser brûler notre chat aux haricots.

J’avais repris bien sur le boulot à contre cœur, mais il le fallait, c’était toujours le ventre qui commande ; nous recevions au bout de quelques temps des colis de nos familles, d’amis ou de la Croix Rouge .

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C’était formidable ce que les gars recevaient comme Eau de Cologne. Le truc a bien marché plus d’un an : c’était en réalité un cognac ou du Calvados,  etc.…qui arrivait avec une étiquette mensongère. (Si le contrôle économique y avait mis le nez…aie…aie ou …Ouïe…Ouïe… comme il plaira, vous pouvez choisir !)

Mais un jour, un Fritz plus curieux que les autres voulut savoir si notre eau de Cologne était de bonne qualité ; il déboucha donc une bouteille et, en mettant son naze violacé au goulot s’aperçut qu’elle était nettement de meilleur qualité que leur schnaps, il en but une gorgée, puis une autre, mais il rencarda  le tuyau aux autres qui fouinaient les colis à l’arrivée, c’était comme en Amérique, la ruée vers le… Gut, sehr Gut… cognac ou autres alcools français.

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Parfois il y avait de réelles bouteilles de parfum et alors c’était la belle grimace ; il n’y avait que deux ou trois distributeurs de colis par semaine, mais parfois il y avait de sérieux arrivages de bouteilles (inutile de dire que ces jours-là, ils ne tenaient plus tous bien debout et qu’il y avait du vent dans les voiles, ils étaient groggy et bon à rouler sous la table.

Tout était censuré, colis, lettres, cartes tant au départ qu’à l’arrivée.

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C’était sans doute un travail très bien fait car un jour je reçus une bible, celle que j’ai encore chez moi actuellement, eh bien ! Elle porte le cachet de censure, (note de M. Patrick Devernay : « désolé je n’ai pas retrouver la BIBLE de mon Père »).  Si le fouineur l’a lue en totalité, il a dû coûter cher à la Wehrmacht et s’il est sincère, il a dû trouver des choses plus intéressantes que dans  Mein Kampf, livre écrit par un vulgaire prisonnier civil dans une prison de Landsberg.

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Forteresse de Landsberg

Suite et fin du récit des souvenirs de M. Jules Devernay, le 30 août 2017.