M. Jules Devernay condamné à 2 ans de forteresse pour avoir refusé d'obéir à un ordre de ses geôliers voit enfin la délivrance arriver.

En 1945, l’on commence à parler de transferts de certains prisonniers de notre forteresse.

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Mais nous n’arrivons pas à savoir la destination de ces copains, nous sommes à peu près tous des têtes brôlées, et nous savons que nous ne devons pas nous croire au confessionnal pour recevoir l’absolution ; en Juin 109  partent, destination inconnus ; en juillet 206 autres et le 24 Novembre 32 encore nous quittent. C’est la débandade chez nous et aussi chez les frisés.

C’est déjà la mobilisation générale en Allemagne, des manchots, des unijambistes, des borgnes (pas encore les aveugles, mais ça risque d’arriver) Hitler, Adolf pour ses intimes, commence à bouffer sa patte de mouche qu’il a sous le naze et décide que même les mômes sortis du berceau sont en âge de combattre.

Sur notre chantier nous sommes gardés depuis un moment par un bancal, pas seulement des pattes mais aussi de la tête, certes il sort d’un établissement concurrent de Novillars ou de St Ylie. Il est tellement dangereux, qu’arrivé sur le chantier nous lui sautons à plusieurs dessus et lui confisquons son flingue, et ne lui rendons que lorsque la vigie Française annonce l’arrivée de la ronde de contrôle ou qu’il est l’heure de retourner au Fort. C’est nous qui le gardons et il pleure à chaudes larmes, car sans son flingot, il a les miches drôlement à zéro !

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 Nous apprenons par une indiscrétion que le 12 Décembre il y aura un nouveau convoi en partance. Nous ne sommes plus beaucoup au fort et sommes donc à nouveau rassemblés dans la cour par un froid de « Sibérie » (je dis béries mais il y en avait au moins… 10 béries !) On nous annonce que devant les grands succès remportés par le Grand Reste ou Reich, comme vous voudrez, c’est la même chose, et l’aide de la France, ceux qui seront désignés rentreront dans leur Mère-Patrie et dans leur famille. Vous pensez bien que tous nous y croyons, comme au Père Noel qui doit nous apporter des bonbons dans nos sabots, le 25 soit quelques jours après.

L’appel commence, dans un silence glacial, c’est normal pour décembre, les gars sortent des rangs et forment des nouveaux rangs à part. Brusquement j’entends avec une certaine tristesse qui me fait froid dans le dos : « SERCHANT TEFERNAY… », je sors des rangs et vais me joindre aux autres ; où va-t-on nous expédier ? Ça n’a rien de gai…les autres aussi devaient rentrer, soi-disant en France. Ce n’est pas marrant quand même !! Quelle chienne de vie ???

Nous embarquons le jour même après avoir fait nos bagages. Est-ce si urgent ? Nous avions pris de telles habitudes et avions trouvé toutes sortes de combines ; tout s’effondre…Adieu charbon, patates, chats….

Nous sommes entre copains, nous nous encourageons sans conviction du mieux que nous le pouvons ; le 13 nous passons à Frankfort sur Oder, nous arrivons à Berlin où nous tournons en rond avec notre train presque toute la journée, car les bombardements

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 n’arrêtent presque plus…Le soir du 14 nous sommes à Wittenberg et le 15 nous commençons à reprendre espoir car il semble bien que nous nous dirigeons vers la frontière.

Nous passons à Westoffen-Dusseldorf-Dalhein et enfin la frontière Germano Belge, laissant derrière nous l’Allemagne sans avoir salué ni remercié le Grand Führer de son hospitalité ou hostilité.

Le 16 décembre nous arrivons à 8 heures à Gand, passons à Courtrai puis à Tourcoing ; là je gribouille un bout de papier à l’intention de mes parents qui habitent près de Roubaix, à Croix où sans aucun doute nous devons passer, je leste mon papier avec un caillou et, en passant sur le pont près de chez moi (à 100 mètres) tel un naufragé, je jette mon caillou et mon message…arrivera ? N’arrivera pas ? A la grâce de Dieu ! …celui-ci n’arrivera pas, c’était comme une bouteille en plein milieu de l’Atlantique !

Viennent ensuite Douai Arras Amiens…le vendredi 17 nous arrivons à Compiègne avec un autre wagon que celui de l’Armistice de 1914 – 1918, nous nous faisons dépouiller (au sens propre du mot)… il y a belle lurette que nous n’avons plus de poux, nous les avons laissés il y a bien longtemps en Allemagne.

Nous passons du Camp Allemand au Camp français où l’on nous donne quelques vivres de route et un costume qui avait dû être taillé dans un sac à patate ou dans une serpillière, et une feuille de route pour rentrer chez nous.

Malgré tout cela je n’y croyais pas encore, et ce n’est que lorsque je fus lâché en gare de Compiègne, sur les quais que, comme un lièvre, je me suis mis à courir.

Enfin le 19 Décembre j’arrivais chez moi et je retrouvais mes parents…et voilà comment

                                                                    A POZNAN

                  J’Y SUIS ALLE

                                                 ET COMMENT

                                                                                JE N’Y SUIS PAS RESTE !

 

Je ne voudrais pas terminer cette petite histoire sans remercier ici tous ces braves Polonais et Polonaises qui nous ont si souvent aidés dans nos durs moments, et y associer aussi et de tout cœur, ce LAGERMEISTER Allemand, qui fut toujours très chic avec moi et à qui je dois sans aucun doute d’être encore en vie à présent.     

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                                                        SERGENT JULES DEVERNAY

Rappelons que ces souvenirs ont été relatés après l'annonce d'une exposition philathélique internationale à Poznan en 1973.

 

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